

Photographe : Jean-Marc Rosier,
Théâtre de la ville de Fort de France, mai 2006
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Voyage à travers la folie
Chorégraphie & danse Annabel GUEREDRAT
Musique André SERRE-MILAN
Costume Julie BESSARD
Création Théâtre Municipal de Fort de France, 4 mai 2006
Partons d'une citation de Gilles Deleuze non pas pour décrire la danse en elle-même mais l'état d'esprit butoh (en japonais, "bu" = la danse / "tô" = trépigner, fouler le sol avec les pieds), qui me meut lorsque je l'interprète sur scène. Ce n'est plus moi qui danse. Je suis dansée. A ne pas confondre avec la transe, spécifique à des contextes religieux et culturels précis (le candomblé au Brésil, danses vaudou à Haïti, .). En butô, ce sont des forces cosmiques qui assiègent le corps. Le corps est dit "dansé" parce que directement relié à l'Univers.
J'ai d'abord envie de décrire les différentes matières corps par lesquelles je passe et que je traverse pour ce solo, "Voyage à travers la folie". Revenons aux origines de la pièce : il s'agit d'un hommage dansé à Mary Barnes, infirmière anglaise, atteinte de schizophrénie, qui après une régression à un stade prénatal, s'est reconstruite par les pratiques artistiques que sont la peinture, la musique, l'écriture et la danse. Dans ma danse, je passe par différents stades : le fotus, le bébé tortue, la possédée, le serpent réveillé, la mante religieuse affamée, le vautour handicapé, la fleur ressuscitée.
Je vis la folie sur scène comme un tourbillon, contrôlé jusqu'aux bouts des doigts. L'apparition de cette danse anarchique étant la résultante d'un désordre qui nous rapproche du chaos. Je danse donc un délire, un chaos, émanant d'émotions profondément ressenties et non d'actes volontaires. Pour moi, s'il n'y a pas d'émotion primitive fortement ressentie, il n'y a pas de danse. Je suis aussi le témoin de cette folie douce-amère, entrant dans un système multiforme de mouvements à la frontière entre le théâtre et la danse butô, alternant des temps de dépression et d'autres temps d'exaltations pures. Je suis "hyper" -consciente de chaque proposition chorégraphique. Et je veux cette danse -chaos , communicative, qui s'adresse d'abord aux sens des spectateurs, avant leur mental.
A travers les personnages que j'incarne sur scène, je donne à voir (comme un don de soi) un être humain intercesseur entre le monde des morts et le monde des vivants . Je ne suis pas possédée par des esprits. J'incarne des présences humaines multiformes reliées au Cosmos et je les laisse me traverser et danser dans mon corps, ma peau, mes muscles et mes os ( via l'axis mundi , notre pilier de bipède qu'est la colonne vertébrale). Ils sont là, sur scène et regardent les spectateurs comme ils sont regardés. Ma présence, forte sur scène, permet ensuite de laisser une trace de ces Dieux ou Kamis qui sont passés par mon corps, comme l'escargot qui laisse sa bave derrière lui.
Pour moi, danser sur scène, quel que soit le thème, la folie, la fleur, sans direction fixe ., c'est déjà un voyage à travers la folie. Je décide de prendre le risque de mettre dans la balance ma propre vie ( "une danse, une vie" comme au kyudo, le tir à l'arc japonais, que je pratique, on dit "un tir, une vie", la voie du Samouraï), pour approcher au plus près la nature humaine . C'est réellement ce qui s'est passé le deuxième soir de représentation au Théâtre Municipal de Fort de France, vendredi 5 mai dernier.
Je me mets en "état de branle" par l'émotion (tout remettre à plat - VIE /MORT/VIE - ne plus rien savoir, lâcher prise), la régression (ressentir la larve en moi, le fotus et le faire évoluer), le support (visuel si c'est un tableau de E. Schiele ou F. Bacon, par ex. et surtout sonore ; la musique qui me détache de moi, me libère de moi-même et en même temps me fortifie)
Je recherche le mouvement organique, animal, qui en découle réellement, par la cellule musculaire ou l'os - pourquoi ? pour donner à voir un mouvement de transformation, sans fin. Car la métamorphose au sens large implique l'absence de début et de fin = le devenir.
Je traverse des matières diverses : végétale, animale, minérale (la pierre, le serpent, le ver de terre, l'arbre) - en même temps je recherche un mouvement habité, un corps incarné (je mélange matières corps et sentiments : le serpent amoureux, le ver de terre timide, la mouche dans la tête) qui capte sans arrêt l'attention du spectateur - sans rupture (tensions physiques limites insupportables). Le monde organique et animal nous habite pleinement mais il est enfoui sous des habitudes sociales et culturelles. Je cherche à le faire réémerger par la danse butô.
Dans le butô, le plus important est l'expérience, comme la pratique d'un art martial. Théoriser ne sert à rien si l'on n'a pas pratiqué. A force de pratiquer le butô (je m'impose chaque jour des exercices précis tirés d'arts martiaux, le kendo, le kyudo, et des marches très pliées proches du Nô et du Kabuki), j'approfondis l'expérience, je construis un corps nouveau, plus proche du soi que du moi. Au bout d'un certain temps de pratique régulière, ce n'est plus la forme qui compte. C'est l'état d'esprit que je vais mettre dans la forme. Un corps qui communique avec le cosmos. J'ai renoncé à l'ego, à vouloir faire "joli", "bien fait", "propre", "correct" ou encore "gracieux". Je réinsère dans mes os la nature, le négatif, la laideur, la grimace, le scandale, l'animalité.
Je vois le mouvement dansé comme un voyage mental dans une dimension temporelle : le mouvement comme méditation, en devenir permanent, sans forme parce qu'au-delà de la forme. Car ce qui n'a pas de forme est une forme en mouvements, qui contient toutes les formes possibles.
Le moment de grâce surgit quand il y a une telle concentration énergétique entre le public et moi en état de danse, que l'écoute est totale, au millimètre près (lorsque je bouge le petit doigt du pied gauche, cela transparaît aux quatre coins du théâtre). Pas facile à acquérir chaque soir de représentation. Toutefois possible. C'est un réel "voyage à travers la folie", c'est-à-dire pour reprendre les termes de Deleuze, un "plus" de réalité.
"La schizophrénie . il faut la saisir comme un processus : une rupture, une irruption, une percée qui brise la continuité d'une personnalité, l'entraînant dans une sorte de voyage à travers un plus de réalité, intense et effrayant ." (Gilles DELEUZE, Deux régimes de fous ).
Afin que tous les spectateurs soient touchés, traversés par une émotion forte, je cherche à retranscrire sur scène la tragédie propre de tout un chacun, en donnant à voir un visage découvert, qui porte aux yeux de tous sa part d'ombre et de folie, que ce soit dans le sentiment d'amour, de violence, de nécessité, de désespoir ou de solitude.
Cela implique que j'utilise mon corps avec sa folie et ses possibles incapacités. Je recherche et creuse la contradiction à l'intérieur des chaînes musculaires : la main droite, douce et de fée jouant à cache-cache avec la main droite de bête sauvage, torturée, monstrueuse. Je donne à voir des tensions physiques à la limite de l'insupportable. Il y a donc une grande maîtrise technique à avoir. Et beaucoup d'endurance. Jusqu'à ce que mes jambes ne me répondent plus, que mon corps tremble tout entier. Plus de contrôle dans le contrôle extrême. La contradiction pure. La folie douce amère.
C'est ce qui m'intéresse et que je cherche à rendre spectaculaire. Retrouver sur scène une nouvelle énergie comme si je ne m'appartiens plus. Et en même temps je suis consciente à 360°, hyper - consciente. Encore une fois, ce n'est pas de la transe. C'est du spectacle vivant. C'est redonner pour moi un sens à la danse, lorsqu'on invoquait les esprits pour danser, redonner du sacré au spectacle vivant. |